Il y a dix ans jour pour jour, je faisais ma première rentrée en tant que professeur en lycée, après avoir enchaîné avec mes rentrées d’écolière, de lycéenne puis d’étudiante. Ma vie toute entière a toujours été calquée sur le rythme imposé par l’Education Nationale.

Aujourd’hui, cela va changer.
Aujourd’hui, et pour la première fois, le calendrier scolaire ne rythmera plus ma vie.
Aujourd’hui, je vais enfin vivre à mon propre rythme.

CELA FAIT 10 ANS QUE MA VIE SUIT LE CALENDRIER SCOLAIRE

Je vous résume rapidement : dès le début de mon bac+5, le 1er Septembre 2016, je deviens professeur fonctionnaire stagiaire de l’Education Nationale. J’obtiens alors des classes en responsabilité. Je suis titularisée à la fin de l’année scolaire, à 23 ans.

L’Education Nationale – et son calendrier – a toujours structuré toute mon existence adulte.
Que ce soit en terme d’activité professionnelle, de temps de repos ou de temps libre, je devais me soumettre à un planning qui n’était pas le mien.

MON TRAVAIL DE PROF ORCHESTRAIT MA VIE

La première chose à laquelle on pense quand je dis « 10 ans prof » et « temps », c’est : « vacances ».
Et oui, pendant 10 ans, ma vie était organisée autour des vacances scolaires ! Voilà ce que ça donnait, invariablement, d’une année sur l’autre :

  • Septembre : C’est la fin des vacances ! C’est la reprise, avec sa semaine d’intégration et l’accueil des nouveaux élèves (et des anciens aussi, pas de jaloux) et aussi son lot de photocopies, puis très vite la réunion parents-professeurs.

  • Octobre : la distribution des tablettes numériques aux élèves, la photo de classe, l’élection des délégués, les tests de positionnement (de niveaux en Français et en Mathématiques, pour les élèves de secondes) et en fond : les premiers appels aux parents et rdv avec le CPE (Conseiller Principal d’Education). Sans oublier la mise en place de tous les projets pédagogiques (oui, pour une sortie scolaire, il faut de NOMBREUX documents…).

  • VACANCES de la Toussaint : correction des copies, préparation de la période suivante, Halloween et repos.

  • Novembre-Décembre : pour mes classes et moi, de nombreux projets se déroulaient ici. C’est aussi le départ de certaines classes en stage, la préparation du « bac blanc » et le traditionnel repas de Noël à la cantine (Miam)

  • VACANCES de Noël : ici, 0 travail pour moi. Mais c’était (c’est ??) quand même une période très active avec 18 repas de familles et le Nouvel An entre amis.

  • Janvier-Février : le fameux bac blanc – et sa correction ; le remplissage des bulletins du premier semestre accompagnés des premiers conseils de classe ; l’attente des vacances de Février.

  • VACANCES d’hiver : Ouf, les voilà enfin ! Un peu de repos et on recommence à préparer la suite.

  • Mars-Avril : le rythme de travail s’accélère. Les élèves commencent à en avoir marre mais il faut tenir le programme. Tout doit être bouclé au plus tôt en vue des examens. On peut aussi retrouver des formations, un peu tout au long de l’année en fait..

  • VACANCES de Pâques : correction des copies, l’habituelle préparation pour la suite, et du repos. En essayant de profiter des vacances et de ne pas trop penser à la reprise.
  • Mai : Souvent, de nombreux élèves de mes classes étaient régulièrement absents ici. Cela peut s’expliquer par de multiples raisons : le début des beaux jours, le temps du ramadan, le fait de voir les classes vides peut démotiver les plus tenaces… Alors, je me retrouvais parfois à faire cours à un ou deux élève(s) seulement.

  • Juin : Là, c’est le mois des examens : surveillance des salles et secrétariat d’examens, commission d’harmonisation et correction des copies du baccalauréat, jury pour le rattrapage. Et en parallèle : derniers cours de l’année et remplissage des bulletins et des livrets scolaires, ainsi que les conseils de classes du second semestre.

  • Juillet-Août : VACANCES d’été : de vraies vacances, sans aucune charge mentale liée au travail de professeur. La seule chose qui occupe de temps en temps mon esprit, comme une vague qui revient sans cesse mais par intermittence, c’est la date de pré-rentrée des professeurs. Et bien sûr, à un moment, il faut acheter un agenda pour l’année, un carnet de notes (spécial prof) et un stylo 4 couleurs. Et on recommence !

Je ne sais pas si vous avez remarqué un détail, mais pour moi, l’année commence en Septembre, pas en Janvier ! C’est fou d’être à ce point formatée.

Depuis toujours, tout était balisé. Septembre était le début. Juin était la fin. Les vacances étaient les respirations. La Toussaint, Noël, février, Pâques et l’été étaient autant de repères autour desquels organiser le reste.

LA VIE DE PROF EST UNE VIE MILLIMETRÉE

Si on y regarde d’un peu plus près, même mes semaines et mes journées – et parfois même mes heures ! – étaient rythmées par le son de la cloche de l’Ecole. Mon Proviseur Adjoint mettait au point un emploi du temps, que je pouvais demander à modifier à la marge. Puis, je devais m’y tenir scrupuleusement toute l’année, tous les jours ; ou bien procurer un justificatif d’absence à ma hiérarchie, avec un motif jugé valable – évidemment.

Souvent, ce planning hebdomadaire variait en fonction de la « Semaine A » ou de la « Semaine B ». Toujours est-il que je savais que j’avais cours avec les 2ndes Bac Pro Maintenance de Véhicules Groupe 1 le lundi de 8h10 à 10h en salle J301. Et donc je savais que mon lever serait à 6h15 pour un départ de la maison à 7h, une arrivée en salle des professeurs à 7h55, dans ma salle à 8h05 pour être prête à accueillir les élèves lors du retentissement de la sonnerie. Puis, je savais que je pouvais plus aller aux toilettes jusque la récréation à 10h. Ni remplir ma gourde. Ni répondre à un SMS ou à un mail. Et encore moins serrer dans mes bras mes enfants. J’étais bloquée durant ces 2h avec mes élèves, dans cette salle, tous les lundis, que je le veuille ou non. Ensuite, je savais qu’il me fallait attendre 11h30 pour me diriger vers le self qui n’ouvrait pas avant, mais que je ne devais pas trop tarder non plus : à partir de 13h25, plus aucun repas n’était servi. Et ainsi de suite jusqu’au soir.

Toute ma journée était orchestrée en fonction d’impératifs qui n’étaient pas les miens – Faire commencer les élèves tôt le matin pour les libérer plus tôt le soir, les avoir sur un bloc de 2h consécutives afin de permettre à tel collègue de prendre le Groupe 2 en parallèle, ouvrir le self sur une plage horaire restreinte afin de faciliter l’organisation de ceux qui y travaillent, etc…

Et je comprends tout cela !
Et je suis payée pour cela !

Il n’empêche, avoir sa vie millimétrée, par quelqu’un d’autre que soi-même en plus, et bien cela commence à devenir usant au bout de 10 ans de carrière… Surtout pour quelqu’un comme moi qui aspire à la liberté.

ON PEUT RESSENTIR CELA MEME SANS ETRE PROF

Bien sûr, me direz-vous : « Mais enfin, Cécilia, c’est le quotidien de pleins de salariés et de fonctionnaires, ça ! »
Et oui, c’est sans doute vrai. Nous sommes sans doute beaucoup à être impactés plus ou moins fortement par une certaine forme d’aliénation au travail, au rythme et aux cadences de travail.

Quand j’entends une amie salariée me dire qu’elle ne pourra pas partir en vacances où et quand elle le souhaite en même temps que son conjoint (salarié également), tout simplement parce que l’entreprise du conjoint ferme à certaines dates en particulier et que donc le conjoint doit s’aligner sur ces dates-là pour poser ses 5 semaines de congés par an, ça me rend folle ! Ils ne peuvent pas faire le voyage de leur rêve ensemble en Janvier en Thaïlande, parce l’entreprise en a décidé ainsi !

Mais ce n’est pas parce qu’on est nombreux à vivre cela, qu’il faut l’accepter si cela nous dérange ! Bien sûr, on fait tous comme on peut. Et mon amie et tant d’autres, et moi aussi jusqu’à aujourd’hui, on fait comme on peut. En fonction de nos possibilités et aussi de nos priorités.

Et justement, j’ai ouvert mes possibilités. Et en même temps, mes priorités ont changé.

Bientôt, cet emploi du temps ne sera plus le mien.
Je vais progressivement cesser de vivre au rythme de l’Éducation Nationale pour commencer à vivre au rythme de ma famille, de mes projets et de mes envies.